Réseaux: le nouveau jeu du running viral.

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**Attention, lecture un brin intellectuelle. Peut-être un peu relou aussi. **

On ne finit jamais d’en parler ; du running. De Facebook à Instagram, difficile de passer à côté des réseaux quand on s’adonne à la course à pied.

Chacun réagit différemment à leur emprise. Certains s’y plongent sans question aucune –ces petits veinards d’insouciants qu’on adore détester–, s’en imprègnent avec plaisir. D’autres sont complètement réfractaires et mettent le hola à leur présence sur la toile. Ceux-là ont en leurs mains les derniers téléphones préhistoriques et comptent encore leur kilométrage à l’œil. Les derniers luttent dans le creux de la vague, happés d’un côté et de l’autre, entre l’alléchant m’as-tu-vu et le plus personnel vécu, et sont en proie à un combat existentiel entre vivre et être vu. Ceux-là souffrent.

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Je n’ai pas une longue pratique de la course, car je cours sérieusement depuis maintenant 18 mois. Par sérieusement, j’entends : 3 à 4 entraînements par semaine, des courses officielles, des lectures nombreuses sur tous les aspects du running, mais surtout, depuis la rentrée 2014, les réseaux.

Mais malgré ma jeunesse running, j’établis une différence très claire entre janvier 2014 et juin 2015. Mais c’est vraiment à la rentrée 2014 que j’ai senti un tournant, soit au moment où j’ai rejoint Instagram. Mon jeune âge, qui me range en partie dans la génération 2.0, bien que j’ai connu un monde avec des disquettes et une école sans ordinateur, fait de moi une cible privilégiée du net. Mon sexe féminin dans une société ultra-sexualisée qui voue le culte de l’image, et mon cerveau peut-être pré-programmé pour être une créature influençable à merci, ont fait le reste.

Les réseaux sont le lieu de la surenchère, souvent inconsciente, mais connue de tous. Le sport viral, le running à tout va, le healthy omniprésent, les corps dénudés en plein effort, le sans gluten ou tu meurs, les pro-goodies enragés, les courses fun en tout genre, le flashy, les just do it, boost your run, join the team and be a winner ; moi, ça m’atteint. Mais je lutte.

Comme le sentiment d’être là pour être vu, admiré, aimé, reconnu. Par de subtils jeux de photographies, qui tendent parfois au harcèlement visuel, de clichés surjoués vendant du rêve, du bonheur et de la performance, parfois feints, on ne sait plus où donner de la tête dans ce déballage d’apparence qui ne révèle qu’une minuscule partie de l’iceberg. Mais on s’arrête vite à l’apparence, sans s’intéresser au gros glaçon qui se cache derrière ; et qui est en général une de ces grosses bêtes échappées de la pub Kiss Cool, un nounours plein de douceur qui habille un gentil runner dopé aux réseaux. 

Ne vous méprenez pas. Je suis membre d’IG et je participe à la vie du réseau. Je décris simplement ce que je ressens généralement quand je m’y promène. Ce qui entraîne chez moi de multiples comportements frénétiques de tri sélectif dans ce fatras social sans nom. Conserver les instagrameurs qui me parlent (au sens figuré comme au propre), ceux qui m’inspirent par leur esprit du running, les coureurs simples et purs dans leur pratique, et quelques comptes bien viraux pour me tenir à jour des évènements que je rate presque systématiquement, souvent volontairement.

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Entre autres habitudes, je m’interdis de trop poster –tant pour mon propre confort que pour celui de mes abonnés– et ne publie quasiment que sur le thème du running ; j’essaie de ne pas haïr stupidement toutes les coureuses qui vont plus vite que moi alors que je ne les connais ni d’Eve ni d’Adam ; j’apprends à ne pas me comparer à tous les clichés qui circulent ; je tente de plus commenter, car ce geste un chouia chronophage a plus de valeur qu’un like automatique.

Mais surtout, ce sentiment idiot et aberrant de jalousie à la vue de photos de chronos plus rapides, d’une course colorée ultra marketée, d’entraînements collectifs Boost ou Swoosh, de corps de rêve et de bonheur parfait qui font d’IG un étalage interminable de potentiels concurrents dans la course à l’aventure quotidienne. Une course à qui a la plus grosse, en quelque sorte.

Mais aussi, cette lutte intérieure et ininterrompue contre l’impression de ne pas être dans le coup si on ne suit pas la foule rassurante de coureurs infinis; comme si l’évènement de l’année, que dis-je, de notre vie ! nous passait sous le nez et nous repoussait comme un sauvage poussiéreux dans les bas-fonds du peloton parce qu’on ne brille pas assez pour la lumière du réseau.

Et enfin, cette recherche de reconnaissance pour percevoir sur les écrans des autres l’intérêt, la convoitise et le désir ; notamment dans les yeux de nos braves amies les marques, toutes puissantes en leur royaume, qui lèvent le regard pour l’un et le baissent pour l’autre, entraînant une reconnaissance publique éternelle passagère empreinte d’un intérêt financier non préjudiciable mais indéniable. Celles-là mêmes qui donnent souvent le sentiment que si vous n’en êtes pas, vous valez peu et vous ratez beaucoup. Que le running se court avec elles, se vit en elles. Et se vend par elles, surtout. Go fast or be last.

Après ce tableau bien brossé, on comprend mieux que certains s’octroient des pauses et quittent les réseaux pour un petit brin de temps, comme des drogués en cure de désintox, qui finiront nécessairement par y revenir mais essaient de se retrouver, de remonter aux sources et de fraterniser avec les origines primaires de leur amour du running.

Tous ces sentiments sont humains, mais trop exacerbés par les réseaux ; et c’est ce qui m’épuise.

Mais qu’en est-il de ceux qui ont débuté le running avec ces réseaux, ou pire, par ces réseaux ? Quelle vision de ce sport en ont-ils ? Difficile de juger et d’affirmer qu’ils ne l’ont pas saisi par le bon côté, car il n’y a de bonne façon de courir que pour chacun, mais ont-il réellement un regard sincère sur leur pratique, en honnêteté avec leurs aspirations personnelles ? Pas sûr.

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Au final, une envie encore plus prononcée de me tourner vers les clubs, qui présentent un gage de professionnalisme, de famille plus que d’unité, et de passion plus que d’addiction dégénérative ; la vraie passion, celle qui trépigne sur tous les poils de mon corps et occupe mes pensées, du réveil au coucher, du départ à l’arrivée. Un club d’athlétisme qui, parmi tant d’autres, s’inquiète peut-être de cette vague humaine de jambes en mouvement en quête d’aventure, de cette mode, et tente de ramasser quelques coureurs qui traînent en marge de la marée, comme noyés entre les fils insatiables du réseau. Continuer à essayer de battre mes chronos, grâce à des entraînements qui ont fait leurs preuves, mais simplement pour moi ou pour la fierté de mes proches, et pas pour voir briller le désir dans les yeux d’inconnus, dans l’attente désespérée d’une reconnaissance quelconque qui, tristement mais réellement, m’importe et m’affecte plus qu’elle ne le devrait. Je l’admets, j’ai parfois l’impression d’être victime de cette omniprésence.

Simplement ne courir que pour ces moments ; voir un ami franchir la ligne devant et se dire qu’il en a bavé, qu’il fera mieux ou moins bien la prochaine fois, mais l’encourager et le traîner au prochain entraînement, tout en se remettant soi-même en question, mais sans le montrer, pour ne pas le faire douter; regarder les autres coureurs du peloton d’un air épuisé mais entendu ; accrocher la foulée d’un camarade d’un jour pour tenir, ensemble, en silence, sur 20km de plus ; vivre de très mauvais moments, personnels ou professionnels, se sentir ridiculement désemparé face à la vie, et ne trouver un incomparable réconfort que dans l’enfilage des chaussures et dans l’enchaînement d’une foulée en colère ; faire partie d’un tout sans être catégorisé(e) ; être une coureuse pas différente des coureurs et heureuse de m’élancer parmi les hommes ; ressentir cette fébrilité au départ, ce frisson collectif, ce nœud au ventre, ces regards inquiets mais pressés, avant la délivrance du coup de biniou ; et cette nausée, cette brûlure, cette contradiction douloureuse, à l’arrivée, entre corps et esprit quand le premier s’arrête et que le second persiste, infatigable.

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Comprenez-moi bien. C’est un sentiment général que je ressens. J’ai tout de même fait d’excellentes rencontres sur les réseaux et notamment grâce au blog, certains virtuelles, d’autres IRL (in real life) et je continuerai à utiliser ces réseaux, ce poison gentillet Et ce que je dénonce aujourd’hui comme une jungle de concurrence électrisée n’a de troublant que par son inscription dans le cadre plus général de l’ultra-connectivité actuelle ; ce qui n’enlève rien à toutes les belles individualités, sagement cachées derrière cette masse difforme et trouble, et qui n’attendent que d’attirer notre sincère attention. Parce que les coureurs, ce sont des Hommes avant tout ; pas des photos.

Beaucoup de métaphores aujourd’hui, mais vous m’avez comprise.

Sinon, je ne suis pas une maniaco-dépressive qui se prend la tête avec les réseaux. Je vis bien et je vais bien, en vrai.

Suffit de déconnecter IG.

Et de rebrancher le cerveau. Et les jambes.

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8 réponses à “Réseaux: le nouveau jeu du running viral.

  1. Super intéressant! Je partage pas mal même si j’ai été happé par les réseaux, je ne le nierai pas…
    Par contre j’ai, je pense, l’avantage d’être « né » en course bien avant tout ça! Je suis né en club, à passer la journée dans le froid et la boue pour faire un cross et encourager les copains le reste du temps… Les vraies valeurs de ce sport pour moi! Je n’ai pas le reflexe de prendre mon telephone piur aller courir. Je le fais parfois oui car avec le blog je veux partager un peu tout ça. D’ailleurs sur insta, je ne suis qu’un nombre limité de comptes. Car je veux les suivre vraiment! Interagir avec eux comme tu le dis! Commenter, etc!
    Certains ont 5000 followers, mais suivent 5000 personnes… J’ai du mal â comprendre l’interet à par celui d’être vu pour le coup…
    Bref! 🙂

    • Même si je n’ai pas connu de club, j’ai moi aussi la chance d’avoir commencé à courir bien avant que ces réseaux s’enflamment. Sans ça, je pense que je n’aurais pas du tout la même vision de ce sport, et je serais broyée par IG malgré moi 🙂

  2. Tiens, je viens de lire un article qui fait écho au tien : http://cheekmagazine.fr/societe/pourquoi-facebook-et-instagram-font-ils-de-nous-des-losers/
    Ma technique : unfollower toutes les personnes qui me font plus de mal que de bien, prendre mes distances, me concentrer sur la vie « physique ». Le reste, finalement … C’est juste de la mise en scène.
    Par contre, j’ai un vice bizarre, je peux pas m’empêcher d’aller de temps à autre (pas souvent hein) voir des comptes ou lire des blogs qui, je le sais très bien, m’agacent à CHAQUE FOIS. Pourquoi ? J’en sais rien ^^ !

    • Merci d’avoir partagé cet autre article. Il est très poussé et très intéressant. Ca reste de la mise en scène, et tant que je dose ce que je publie et ce que je regarde, IG me satisfait, même si la bascule n’est jamais loin.
      Aller sur les blogs et les comptes qui t’agaçent, non je ne vois pas 😉

  3. Je l’ai trouvé très bien cet article et j’ai même eu l’audace de le lire jusqu’au bout. Comment répondre simplement et ne pas écrire un roman. Je suis d’accord, les réseaux sociaux peuvent vampiriser, mais il faut savoir d’abord pourquoi on fait les choses. J’ai commencé à courir il y a deux ans sans Instagram et je continuerais même si Instagram s’arrêtais. À force de voir certaines images, je finis par comprendre comment tu peux avoir plus de follower, plus de ceci ou de cela. Mais mon plaisir à ce jour je ne souhaite pas mettre des photos de moi à tort et à travers sur Instagram. Je ne suis pas sur Facebook donc le problème est résolu de ce côté-là. LA course à pied permet de se prendre en photo, quand je suis à la boxe, personne ne pense jamais à prendre son téléphone pendant les cours. C’est l’état d’esprit qui est différent et c’est à chacun d’entre nous de faire des choix. Je sais qu’il y aura toujours quelqu’un de plus rapide que moi, mais je n’en ai cure car je profite tellement de faire autant de sport que j’ai voulu le faire enfant que c’est certainement pas les réseaux sociaux où les gens qui montrent leurs abdos qui vont m’empêcher de profiter ! Désolé, j’ai quand même écrit un roman !

    • Aucun problème pour le roman, il m’arrive moi aussi très souvent d’en écrire beaucoup, surtout quand il y a tant à dire!
      Les comptes comme le tien sont assez rares, ceux qui ne révèlent pas la personne derrière, et c’est un choix intéressant. Certes ça dépersonnalise, mais le mystère reste entier, et on ne te suis alors que pour ta pratique et ce que tu transmets 🙂
      Je suis d’accord avec toi, il faut surtout savoir se forger sa propre place dans les réseaux, savoir d’où on vient et ce qu’on veut. Malheureusement, j’ai parfois l’impression que certains en sont loins; sauf si les réseaux sont pour eux une fin, et volontairement. Dans ce cas, longue vie à eux, chacun son positionnement, l’essentiel étant d’être bien dans ce qu’on est et ce qu’on fait.

      Roman bis 😉

  4. Super intéressant ton article !
    Moi aussi génération « 2.0 » , j’ai réalisé dernièrement que j’étais inscrite sur les réseaux sociaux plus par réflexe (en plus je bosse dans la com donc bon) genre « ah tiens un nouveau truc, je vais aller voir) que pour répondre à un objectif précis.
    D’ailleurs mon compte IG est à la base un compte perso et pas le compte lié au blog. Quand je vois ma soeur qui a 5 ans de moins, qui est encore plus droguée aux RS que moi, je me dis que pour les nouvelles générations, c’est leur façon « normale » de communiquer… Je ne sais pas s’il faut y voir ici un mal ou non.
    Je veux dire quand j’étais au lycée et qu’il n’y avait pas FB and co, il y avait quand même les blogs ou magazines pour expliquer aux filles qu’elles n’étaient pas assez minces, passez comme ci ou comme ça…

    Je suis un peu gavée des comptes IG qui ne publient plus rien de perso mais que des trucs en partenariat avec des marques, qui sont tellement omniprésentes dans le running que ça en devient franchement fatiguant (pour moi). heureusement il y a plein de comptes, peu connus, qui restent intéressants et « nature ». De mon côté j’aime assez voir que des filles font des chronos meilleurs que les miens, ça me rassure dans mes capacités à le faire un jour aussi, et du coup ça me motive un peu à faire des côtes ou du fractionné. (Genre si 20 filles de mon âge font tel chrono sur tel distance, ça doit être à ma portée aussi)…

    Toutes ces questions sont compliquées, en tout cas il est clair que l’omni présence sur les réseaux sociaux induit directement une sorte d’égocentrisme : on aime être vu, raconter ce qu’on fait… après j’imagine que ça a toujours existé, sous différentes formes…

    Désolée pour le roman 😀

    • C’est marrant que tu aimes voir de meilleurs chronos et que ça te motive; je ne pensais pas voir la chose comme ça, donc j’essaierai de voir les choses différemment maintenant!
      Aucun souci pour le roman, c’est bien la preuve qu’il y a de quoi débattre sur le sujet! C’est vrai qu’à nos âges on est une génération 2.0, mais pas autant que nos petits suivants qui sont vraiment nés dedans!

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